Biographe privée et sophrologue ?

Biographe privée et sophrologue

Je suis biographe privée et sophrologue.

Il y a quelques jours, je rencontrai une personne que j’avais vue pour la première fois quelques mois auparavant (en fait, c’est mon nouveau médecin de famille). Je fus surprise de l’entendre dire : « Ah ! oui, difficile d’oublier votre occupation, pas banale, écrivaine privée et sophrologue, deux métiers aussi originaux que différents l’un de l’autre ! »

À quelles représentations de ces deux métiers répondait cette assertion ? Je ne pourrais le dire avec certitude. Mais je pencherais pour des connotations plutôt positives, globalement. Je me souviens qu’à l’évocation de la sophrologie, il avait commenté : « Il en faudrait plus ! »

Ce n’est pas moi qui dirai le contraire.

Je ne sais pas si mes métiers sont originaux pour reprendre le mot de l’homme de l’art, mais je sais qu’ils ont plus de points communs qu’il n’y paraît.

Biographe privée

Être biographe privée, c’est prêter sa plume à un·e humain·e distinct·e de soi. C’est savoir écouter, suspendre son jugement, ses a priori, reconnaître ses biais et ses freins. Pour être dans un accueil le plus parfait possible de la pensée et de la voix de l’autre.

J’aime à croire que les personnes dont j’écris l’histoire ressortent de cette expérience comme augmentées. Elles ont redécouvert des ressources qu’elles pensaient enfouies, des capacités qu’elles ignoraient avoir. Elles apprécient l’oreille attentive et bienveillante que je leur prête. Et quoi de meilleur que vivre le partage sans autre souci qu’être soi-même ? En l’espace de quelques rencontres, aboutir à la production d’un travail dont chacun et chacune se sentira fier·ère, et qui sera sien, pleinement.

Et sophrologue

Tout cela n’est pas si éloigné des buts de la sophrologie (responsabilité, autonomie, dignité) et de la pratique des métiers liés à cette science humaine. La·e sophrologue propose une relation d’aide dans laquelle iel montre sans contraindre, invite sans induire, observe sans juger. Laisser l’autre libre est la vertu essentielle de la relation des sophrologues à leurs client·e·s. Sans liberté, il ne peut exister ni dignité, ni responsabilité ni, bien sûr, autonomie. 

La phénoménologie

Une des premières choses que l’on apprend, pour devenir sophrologue, est l’entraînement à l’attitude phénoménologique. Attention, épochè[1] et description, trois étapes favorisant la lecture des phénomènes, de tout ce qui paraît à la conscience. Cette attention portée à l’instant présent est un exercice presque existentiel, non, pas presque, complètement existentiel. Il peut nous permettre de dévoiler le sens, souvent caché sous les drapés plus ou moins élégants des clichés, des préconceptions, des interprétations, de notre éducation.

Ainsi, ce n’est pas complètement un hasard si j’ai choisi d’exercer ces deux professions. Biographe privée et sophrologue sont des métiers du partage, de la relation. En plaçant l’individu au centre de la recherche, en même temps dans sa singularité et dans son appartenance au monde, ils participent à la longue exploration de la conscience.

Alors ? Elle n’est pas belle ma vie de biographe privée et sophrologue ?


[1] Terme d’origine grecque utilisé en philosophie pour désigner la suspension du jugement, étape clef de l’attitude phénoménologique.

Mais qui est l’auteur·ice d’une biographie privée ?

Qui est l'auteurice d'une biographie privée

Quand on transforme une histoire imaginaire, vécue ou entendue en ouvrage littéraire au sens le plus large du terme, il semble évident qu’on en est l’auteur·ice. Pourtant, dans le cas d’une biographie privée, la question se pose :

Qui en est l’auteur·ice ?

Est-ce la personne qui raconte sa propre histoire ou celle qui l’écrit ?

Est-ce celle qui apporte la matière ou celle qui la met en forme ?

Pour moi, la réponse est claire. L’auteur·ice de la biographie est cell·ui qui ressent le besoin de partager sa vie, d’en faire un livre. 

En tant que biographe privée, je n’en suis, au mieux, que la co-autrice.

Mais alors, pourquoi ne pas parler d’autobiographie ? 

C’est là toute la beauté de la chose. L’autobiographe se débrouille seul·e avec ses souvenirs, sa chronologie, son style, sa manière. L’écriture même fait partie, pour l’autobiographe, de la matière qu’iel souhaite transmettre.

L’auteur·ice de la biographie privée choisit ses souvenirs, transmet ses valeurs, raconte, fait entendre sa voix. Cependant qu’ une tierce personne organise son récit, transpose sa parlure en écriture sans intervenir autrement que par sa plume.

Cette tierce personne c’est moi, sa biographe privée. 

Le mot « privée » a, ici, toute son importance. 

Il ne signifie pas que je suis privée de dessert (ça me ferait mal), mais il me distingue des biographes (tout court) qui s’attellent à la vie des personnes illustres.

Faisant souvent œuvre d’historien·ne, chaque biographe (tout court) a une volonté, une intention en entreprenant de retracer le parcours de son personnage.

Chaque biographe (tout court) apparaît dans son œuvre, par le choix des éléments mis en relief, par l’éclairage apporté sur cette vie qui n’est pas la sienne mais dont iel propose une interprétation. Son récit se fait d’ailleurs à la troisième personne.

Les biographies privées sont à la première personne. Ce « je » est celui du·de la narrateur·ice et aussi celui de l’auteur·ice. Une plume n’a pas besoin de pronom personnel.

Je suis née dans un taxi. Ma mère m’a tant de fois raconté cette histoire que j’ai aujourd’hui des images précises dans ma tête. Un peu comme si j’avais assisté à la scène, un peu comme un témoin extérieur. Témoin de ma propre naissance

Mais non, pas moi, je suis née dans une maternité, c’était juste un petit extrait, pour l’exemple.

Alors? Elle n’est pas belle ma vie de biographe privée ?

Histoire singulière et universelle

histoire singulière et universelle

La biographie est le récit d’une vie singulière.

Pourtant, cette histoire prend racine dans une époque, un contexte. Et les souvenirs, aussi précis et vivants soient-ils, n’ont pas toujours l’acuité suffisante pour rendre compte du cadre historique avec la rigueur qu’il réclame.

Le souci de réalisme étant une exigence du genre, il devient nécessaire de ne pas traiter à la légère la validité de cette toile de fond.

C’est là qu’intervient une tâche essentielle de la biographe privée. La documentation. La recherche.

Et là, je dis : « Merci Internet ! » 

Merci les généreux et les généreuses qui partagent leur savoir, leurs pistes de recherches, leurs bibliographies.

Merci les banques de ressources documentaires, les dictionnaires et encyclopédies en ligne.

Merci à toutes les petites mains qui ont numérisé les archives des communes, des associations, des institutions.

Certes, il m’arrive encore parfois d’avoir à téléphoner, à me rendre dans une bibliothèque (je m’y rends volontiers, j’adore les bibliothèques et les bibliothécaires) pour une ressource qui aurait échappé au lent travail de mise en ligne, mais cela devient de plus en plus rare.

Cette mutualisation des connaissances me fait gagner un temps précieux et me seconde considérablement dans ma poursuite de la justesse. 

Si je me déplace encore pour mon métier de biographe, c’est pour me promener dans les lieux de l’histoire, quand c’est possible, mais ça, c’est un autre sujet.

La dernière biographie que j’ai rédigée contenait des moments très spécifiques de la Seconde guerre mondiale. Si les souvenirs personnels de l’autrice étaient très vivaces, son appréciation de la situation générale était un peu plus floue. Pour permettre à ses souvenirs d’exister un travail de recherche fut indispensable. Les éléments historiques pourraient, à cette condition, englober harmonieusement le récit particulier de cette vie unique.

Pendant les vacances de Noël 1943, le 29 décembre si mes souvenirs sont exacts, la ville de F. connut son premier bombardement. Ce jour-là, j’étais avec ma famille, dans mon village […]. Tous ceux qui pouvaient fuir la ville le firent. Ceux qui avaient une résidence secondaire l’investirent, d’autres cherchèrent abri dans leur famille, d’autres encore […] trouvèrent refuge chez des amis ou des inconnus prêts à ouvrir leur porte aux réfugiés de la grande ville. […] D’abord, quand ils avaient entendu les sirènes, ils ne s’étaient pas trop inquiétés. Depuis le début de la guerre, les alarmes étaient assez fréquentes et les habitants connaissaient les lieux sûrs où attendre la fin de l’alerte. Cependant, jusqu’à ce jour, il ne s’était agi que de fausses alarmes, ce qui explique sans doute pourquoi bon nombre de F. n’interrompirent pas leur déjeuner ce jour-là pour se mettre à l’abri. Pourtant, moins d’une heure après les premières alarmes, le feu s’abattait sur la ville, mutilant, détruisant un nombre considérable de maisons et de bâtiments, tuant plus de trois cents personnes, en quelques minutes. La poussière des murs d’ocre teignit le ciel de rouge, durablement.

Alors? Elle n’est pas belle ma vie de biographe privée?

Partir en aventure

Aventure en mer

J’ai l’impression que j’utilise souvent le mot « aventure ». Le sens que je lui donne est sans doute assez vaste. Du moins, je l’emploie davantage pour ses connotations que pour son sens premier.

La connotation majeure que je lui donne est celle de la posture d’ouverture à l’imprévu. « Prêt·e pour l’aventure », pour chaque expérience nouvelle, chaque entreprise enthousiasmante, chaque imprévu.

J’aime le son de ce mot qui m’évoque la découverte, les péripéties, le voyage, le dépassement de soi. L’aventure peut être intellectuelle, spirituelle, physique, émotionnelle, artistique. Que sais-je ? En fait, il suffit parfois d’accueillir sa curiosité pour partir en aventure.

Et puis il y a l’aventure, identifiée comme telle, homologuée, succession de péripéties, de dangers, celle qui se prête tellement au récit. Quand on en a vécu une, on s’en souvient toute sa vie, on aime la raconter, et bien souvent, elle permet de mettre en lumière des facettes ignorées de sa personnalité.

C’est une de ces aventures qu’un jour on me demanda d’écrire. Une vraie, avec des ailleurs, des périls, le déploiement de capacités insoupçonnées, des rebondissements. Une véritable matière de conte. 

Celle-là se passait en mer, sur un voilier assez petit, pas très confortable, pas très bien équipé. 

Il ne s’agissait pas, cette fois, de retracer la vie entière du narrateur mais simplement cette assez courte période qui avait déterminé sa vision du monde et de l’existence. Il ne souhaitait pas une biographie mais un récit d’aventure dont il serait le héros. C’était ça, pour lui, le récit de sa vie.

Alors, j’ai embarqué avec lui. J’ai emprunté son vocabulaire, le tempo de ses phrases, ses émotions. 

J’ai appareillé de M. le 23 août 1983. La mer était encore grosse d’une récente dépression et il a fallu passer la barre qui se forme au bout de la jetée pour sortir du port. Pendant une douzaine d’heures, la remontée s’est effectuée vent debout jusqu’à ce que je vire de bord, au moment où la nuit tombait. J’ai alors fait route vers la côte, dans l’obscurité, sans savoir précisément à quelle distance elle se trouvait avec tous les dangers qu’elle représentait. Mon seul compagnon était un  sondeur à piles, c’est lui qui me donnerait le signal pour virer à nouveau quand j’aurais atteint la sonde de cent mètres

Alors ? Elle n’est pas belle ma vie de biographe privée ?

Une biographie en alexandrins

Une biographie en alexandrins

Écrire une biographie en alexandrins, quelle demande originale ! Au début, je me suis un peu demandé si je devais ou non accepter. Et puis, j’ai tenté, j’aime l’aventure et je suis toujours prête pour une nouvelle expérience.

En fait, il ne s’agissait que d’une légère (!) contrainte formelle. Tout ce que j’aime dans ce métier de biographe resterait présent. La rencontre, l’écoute, le partage et l’écriture.

Bien sûr, je n’allais pas rédiger 200 pages d’alexandrins. Il fallait que je revoie le volume à la baisse. Mais l’utilisation du vers nous pousse à rechercher davantage encore l’expression la plus fidèle, la plus imagée, la plus riche de sens. Ainsi, ce que cette biographie perdrait en longueur, elle le gagnerait certainement en densité… et en originalité !

Je ne me suis pas laissé impressionner par la gageure. Je me suis lancée avec enthousiasme et curiosité sans avoir la moindre idée du temps que j’allais passer sur mon clavier. En réalité, très vite, le rythme de l’alexandrin devient presque naturel et les lignes s’enchaînent sans trop d’efforts.

D’un autre côté, je me demandais s’il serait possible de conserver la personnalité de la voix de l’auteur tout en respectant la métrique. je dois avouer que je fus moi-même étonnée de la facilité déconcertante de l’exercice. Je crois bien que tout le monde en fut ravi.

Faire une biographie tout en alexandrin Apporte autant de joie qu’un verre de bon vin

C’est ce que l’on appelle une démonstration par l’exemple. Mais peut-être ai-je une affinité particulière avec les alexandrins, les vers pairs, impairs, longs ou courts. Avec la langue-musique et les mots-images. Peut-être…

Allez, je ne léserai personne en vous confiant les tous premiers vers de cette biographie en alexandrins, ouvrage non convenu pour une personne singulière.

Entre une guerre et l’autre naquit dans le Berry

Un petiot tout rougeaud qu’on baptisa Raymond

Sa douce mère de toutes était la plus jolie

Et son père, au fournil, pétrissait des pains ronds.

Alors ? Elle n’est pas belle ma vie de biographe privée ?